FERRÁN DE MAGÈSC
MÚSICAS
 
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François Lolonoix 

(Fidel Ferdinand de Marsacq)

 
 
 Le bistrot était très fréquenté à ces heures de la nuit. 

 La grande cité portuaire du Havre, si lumineuse et dense pendant le jour, restait obscure 

et muette pendant la nuit. 

Deux nouveaux clients rentrèrent dans la vieille maison en pierre et 

commandèrent au serveur deux bières. Ils ne passaient pas inaperçus dans cette antre de 

rudes et grossiers marins puisqu'il s'agissait de deux conseillers du vice-roi des 

Amériques qui venaient de la Nouvelle Orléans avec des nouvelles pour le roi. 

En entendant l'énorme brouhaha qui provenait d'une table écartée et l'intense 

discours d'un énergique vieil homme, l'un des deux se renseigna auprès du garçon à 

propos du chahut. 

<<Il s'agit du fameux pirate ou plutôt ancien pirate François Lolonoix! Il ne 

vient raconter ses aventures qu'une seule fois par mois. On ne sait pas comment mais il 

est tous les dimanches planté à sa table, prêt à raconter ses histoires en échange d'une ou 

deux chopes de bière et, vous voyez, il a un très grand public.>> 

Cet ancien pirate était un grand homme aguerri dans mille batailles et des 

dizaines d'années perdues en mer. Ses membres présentaient d'innombrables tatouages 

très travaillés qui, malgré sa quarantaine d'années, continuaient à briller. 

Le garçon avait raison, ce boucanier était entouré de marins attentifs, impatients 

d'écouter sa nouvelle aventure. Les deux conseillers décidèrent donc de s'approcher et 

de s'unir au public. 

<<Et oui! Les amis, il s'agit de l'illustre capitaine Von Humbolt qui a trahi le 

pacte de non-agression entre la France et la Hollande. Il vient atterrir deux mètres 

devant moi et s'élance contre le premier membre de mon embarcation, 

malheureusement, mon timonier. Je me rends compte que le canon situé à ma droite est 

préparé et que la mèche disparaitrait en une ou deux secondes. Je dirige brusquement le 

canon vers Von Humbolt qui a achevé mon compagnon (Christophe Leprunier, le 

meilleur timonier que j'ai pu recruter) et pendant que celui-ci essuye son épée avec la 

casaque de mon ami, le projectile se dirige vers le capitaine hollandais, laissant un 

nuage de poudre et traverse celui-ci. Il reste debout quelques secondes en me regardant 

dans les yeux, puis il tombe sur le sol au-dessus de Christophe. Je venais d'être choisi 

capitaine après le décès de l'ancien capitaine, j'étais jeune et... j'éclatai en sanglots dans 

mon embarcation...>> 

Un lourd silence inondait le salon, ce silence gardé respectueusement par les 

marins, par l'animé François qui restait avec un visage triste duquel sortaient quelques 

rares larmes et, on dirait même, gardé par les prostituées qui faisaient leur travail dans 

les chambres du dessus. 

François Lolonoix remarqua la présence des deux conseillers et ne continua pas. 

Peut-être à cause de la mélancolique histoire racontée antérieurement, dont la fin 

tragique restait fraiche dans les mémoires des présents ou bien parce qu'il était 

incommodé par ces deux individus bien-vêtus ou encore, parce que l'effet du rhum 

perdait de son intensité. 

Les conseillers du vice-roi, incommodés eux-aussi par le silence, choisirent de se 

présenter devant les visages impatients des marins: 

<<On m'a parlé de vous, monsieur Lolonoix,commença le plus ancien des deux 

conseillers, je suis Gustave de Nevers et mon compagnon s'appelle Ludovic de Nassau, 

nous sommes des hommes très proches du vice-roi des Amériques.>> 

À nouveau le silence, empreint d'un sentiment d'infériorité envers ces deux 

personnages au nom puissant et noble. Aucun des marins n'était un homme exemplaire 

et même certains d'entre eux étaient recherchés dans plusieurs pays. C'est pour ceci que 

quelques uns s'alarmèrent lorsqu'ils aperçurent les autorités du vice-roi. 

<<-Nous vous adressons toutes nos félicitations pour vos aventures financées par 

le vice-roi, continua Gustave. 

-Oui, m'sieur, vingt-quatre embarcations détruites ou capturées dont vingt-et-une 

espagnoles, une hollandaise et deux anglaises, interrompit orgueilleusement François. 

-Sans oublier le pillage des villes espagnoles de Santiago et Tortuga et la contre-bande 

de tonnes de produits de luxe! ajouta un marin. 

-Ah! Tortuga, le port des marins sans âme, des boucaniers sans pitié, des voyageurs sans 

passé; Tortuga des boissons de cacao, de café, du meilleur rhum jamais dégusté; Tortuga 

des plages de sable fin et des baies d'eaux cristallines...>> 

Les marins accompagnaient peu à peu François Lolonoix dans le chant de cette 

mélodieuse chanson pirate et quand François se tut, les marins l'imitèrent, tous 

comprirent qu'il allait commencer une autre histoire. 

 Mais il n'en commença pas. Il regarda les yeux de Ludovic puis inspecta les chopes  de 

bière, pratiquement vides, et alterna ces regards jusqu'à ce que celui-ci comprit ce qu'il 

devait faire. Ludovic se leva et en haussant impérieusement son bras pour demander 

l'attention du serveur: 

<<Voyons! Garçon! Remplissez de votre meillerure bière les carafes de ces 

braves marins, spécialement celle du monsieur Lolonoix! Le vice-roi invite! Un 

“hourra” pour sa majesté!>> 

Ce geste fut très bien reçu par les marins mais il n'eut qu'un ou deux d'entre eux 

à part Gustave qui leva sa carafe pour crier le “hourra”. Le message avait été compris, 

sa majesté le vice-roi n'avait rien fait pour ces hommes courageux qui trainaient leur vie 

d'un port à un autre, qui courbaient leur dos pour transporter des ballots de produits 

qu'ils ne pourraient jamais avoir. Ludovic tenta à nouveau de lever quelques autres bras 

en disant que c'était le vice-roi qui payait ces bières. Mais Gustave, qui fut plus rusé, 

leva son verre pour boire à la santé de François. 

Dans ce moment, tous les bras élevèrent leurs chopes de bière respectives, 

laissant tomber une partie du contenu de celles-ci sur les vieilles tables de bois dur et sur 

eux-mêmes, pour s'exclamer dans une seule voix ce “hourra!” cherché par Ludovic et si 

facilement obtenu par Gustave. Gustave de Nevers lança un sourire moqueur vers 

Ludovic qui le reçut amicalement. 

Soudain, François, avec un ton sérieux, leva la main pour demander le silence. Il 

allait raconter une autre histoire, et il commença: 

<<Chers amis, vous qui m'avez écouté depuis longtemps, vous qui attendez si 

patiemment la fin de mes histoires, maintenant, vous écouterez la fin de la mienne.>> 

Tous les marins restèrent incrédules, déconcertés après cette déclaration du 

grand boucanier François, la dernière de ses histoires! Le serveur qui travaillait au 

comptoir se leva pour écouter de plus près. 

<<C'éait un matin, un sombre matin, dans lequel le soleil ne s'était presque pas 

réveillé, une froide et grise matinée... 

Nous étions, mes marins et moi, à bord de la Rosière, persécutés par deux caravelles 

espagnoles. Ce fut une longue persécution maritime, mais nous atteignîmes l'île de la 

Martinique avant eux et ils perdirent  toute trace de nous. 

Dans ces temps-ci, on croyait énormément aux légendes natives, et après une réunion à 

bord, nous décidâmes d'ancrer la Rosière dans une baie perdue et sinistre de l'île de la 

Martinique pour aller chercher la fameuse source qui rendait immortel à tout être 

humain qui la boirait. Moi, je n'étais pas très sûr de l'existence de celle-ci, mais rester 

sur la plage pouvait devenir dangeureux si les caravelles espagnoles revenaient. Je 

décidais donc de pénétrer dans la jungle dense de cette île presque vierge. Le ciel 

continuait gris et le soleil absent. Nous perdîmes ces deux points d'orientation dès que 

nous fîmes les dix premiers pas en direction de l'intérieur de cette impénétrable forêt 

tropicale. 

Mille et un sons dansèrent jusqu'à nos ouïls, tombaient des arbres si hauts qu'on 

aurait dit des tours; mille et un sons de oiseaux à couleurs exotiques, teints de bleu, de 

vert et de jaune; mille et un sons d'habiles primates poilus qui se balançaient d'une 

branche à autre en mesurant tous leurs mouvements; mille et un sons qui inondaient et 

surchargaient le paysage sylvestre avec la chaleur pesante et les incessants râlements 

des marins. 

Un de mes jeunes marins découvrit une tête en pierre, un grand crâne de la taille 

d'un homme qui gardait une sorte d'ouverture d'une grotte. Nous marchâmes pendant 

quelques kilomètres et de nombreux marins voulaient retourner et considéraient cette 

expédition conclue mais, à ce moment-ci j'aperçu un faisseau de lumière puissant qui 

traversait les dernières fougères devant nous. Sébastien, qui venait d'être recruté courut 

jusqu'à ce faisseau et à mi-chemin un grand filet le prit par les pieds, le captura et il 

resta suspendu, attaché dans une branche de palmier. 

-Au secours! Aidez-moi! cria-t-il en s'agitant 

-Tais-toi! Nous pourrions alerter les indigènes! J'avertis. 

On le libéra et après une tempête de discussions, nous decidâmes de continuer 

car, ce filet n'était pas placé là aléatoirement, il gardait, peut-être, une entrée secrète ou 

un coffre! Je m'approchai prudemment des derniers fougères en regardant le sol à 

chaque pas, pour ne pas tomber dans d'autres pièges. Je retirai les feuilles et je dus 

fermer les yeux tellement il y avait de la lumière, mes yeux s'étant accoutumés à la 

pénombre de la jungle. 

J'appelai mes marins pour qu'ils admirèrent ce divin paysage, un cratère, un 

gigantesque cratère tout vert, inondé d'arbres et dans le centre une grande construction 

qui scintillait et qui aveuglait nos yeux. On aurait dit un deuxième soleil mais celui-ci 

placé sur terre, entouré de colonnes de fumée, des villages natifs. Des volées de 

perroquets colorés tournoyaient au-dessus de cet édifice qu'on ne pouvait pas distinguer 

à cause de la lumière qu'il émettait. 

Nous restâmes pendant des minutes perplexes, devant ce spectacle de verdeur et 

d'immensité et, finalement, nous commençâmes à descendre. La descente dura une 

longue heure d'effort que nous pensions recompensée par toutes les richesses de ce 

palais en or. La fin du chemin fut signalée par deux cranes humains, deux têtes en 

décomposition piquées sur deux batons en bois pointus. Ce ne pouvait être que la 

signalisation d'un chemin... Nous préparâmes nos mousquetons dans le cas oú on devrait 

lutter contre ces barbares indiens. 

Nous rentrâmes à nouveau dans une forêt dense mais celle-ci était coupée par un 

étroit chemin de terre que nous suivîmes. Ce chemin était limité par des filés de lances 

décorées. Le jour commencait à s'évanouir et tout espoir de trésor et d'or se dissipait 

aussi. 

La forêt paraissait s'endormir quand, tout-à-coup, le marin qui était en tête du 

groupe d'expédition tomba au sol, comme si il fut traversé par un orage et un petit 

indigène sauta d'un arbre et égorgea un marin qui se trouvait auprès de moi. Mes marins 

ne tardèrent pas à tirer contre la dizaine de natifs qui avaient apparu des arbres. 

J'ordonnai en deux cris de courrir pour s' il s'agissait d'une embuscade et nous nous 

avançâmes vers une plaine. 

Lorque nous entrâmes, presque une centaine de têtes noires se tournèrent vers 

nous. Ils nous regardaient fixement nos yeux, nos vêtements et échangaient des mots 

incompréhensibles entre eux. Je restai paralysé devant des dizaines de lances mais, 

comme j'étais, malheureusement, le chef du groupe je dus m'approcher de celui qui 

paraissait être le chef, un petit homme dont sa face était décorée de peintures blanches et 

rouges et dont la tête était ornée avec une belle couronne en feuilles de palmier. 

Je commençai à parler de mon mieux espagnol, peut-être qu'ils avaient des liens 

avec les “conquistadores” de la zone mais, prit d'un attaque de panique, un marin 

commença à crier et tira sur un indien et, avant que je puisse tourner la tête pour 

m'excuser devant le chef, je reçus un coup dans la nuque et je tomba inconscient sur le 

sol. 

Je me réveilla la nuit à cause d'un cri que je ne pus reconnaître. Des chants 

mélodieux dans une langue indienne suivaient la danse des torches de feu de quelques 

personnages. La tribu célébrait un grand festin, tous mangeaient de la viande. Auprès de 

moi, il n'y avait que quatre marins, le reste devait être mort pendant la bataille ou placé 

dans une autre tribu. 

Tout-à-coup les chants et les danses cessèrent. Deux hommes vinrent nous 

libérer. Un premier éleva son couteau, comme pour couper les filets et trancha la tête 

d'un marin. Nous criâmes de toutes nos forces et les chants recommencèrent. Les deux 

hommes emportèrent le cadavre et, après l'avoir dépouillé de ses vêtements, le lancèrent 

dans une espèce de marmite noire que je n'avais pas remarqué. Ils commencèrent à la 

rechauffer, ils étaient un peuple cannibale! 

Les deux hommes revinrent, s'approchèrent de mon tronc et un d'eux répéta le 

processus du couteau mais dans une crise de nerfs je sautai pour éviter la mort et je pus 

me mettre debout. L'autre homme qui avait assisté à cette scène s'avança sur moi et me 

captura tandis que l'autre prit le couteau qui avait tombé au sol et le planta sur mon 

épaule. Une rivière de sang pourpre coulait le long de mon corps et je me débattais de 

toutes mes forces des bras des deux hommes qui m'emportaient vers la marmite. Un 

troisième s'approcha et lança son couteau dans ma poitrine, je perdis conscience, je ne 

voyais que des ombres et des lumières danser. Je sentis qu'on me lancaient et en 

quelques secondes une chaleur inhumaine qui entourait mon corps. Je me débattais dans 

la marmite, entourré d'eau bouillante et de mes propes cris lancés dans l'air, une 

abominable souffrance qui ne dura que quelques secondes mais qui me parut durer des 

heures...>> 

Le public resta perplexe, déconcerté, troublé après le récit du pirate François 

Lolonoix, personne n'osa rien dire. Tout-à-coup la porte du bistrot s'ouvrit et se referma 

avec violence à cause du vent, il y avait la tempête dehors et quand toute la salle 

retourna la tête vers le pirate ils ne remarquèrent que sa chope. Il avait disparu, François 

Lolonoix s'était dissipé après avoir raconté sa mort. 

Le bistrot était muet à ces heures de la nuit; on respirait une atmosphère 

surnaturelle.

 
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